20 November 2019
Et aussi sur Cultures-J.com

« Pour un oui ou pour un non » : le chef-d’oeuvre de Nathalie Sarraute sur scène

Tout est d’emblée donné dès les premiers instants du spectacle. Côté jardin, une maigre loupiote palpite, comme apeurée, tandis qu’une franche lumière nous parvient d’une porte ouverte, côté cour, sur un autre espace : deux façons d’éclairer, deux idées du rapport à la lueur, et donc à la vérité. 

Tandis que H1 est assis, engoncé, comme inquiet, portant encore sur le bras son imperméable dont on dirait qu’il n’a pas su, ou pas voulu, se défaire, H2 fait irruption, pieds nus, à l’aise dans ses vêtements et sa démarche : les signes de la différence sont là, subtils, induisant sans expliquer.

L’un est obligé de hausser la voix, sur les premières répliques, pour se faire entendre de celui qui le reçoit mais qui, dans un premier temps, est absent. Ils ne sont pas dans le même espace. Ils communiquent, mais mal. Bien qu’ils soient pourtant dans une situation de partage, H2 apparaît une théière à la main et en offre à son visiteur, le malaise néanmoins est présent, palpable, concret.

Et de ce malaise, ils vont avoir l’infini courage de parler, une heure durant.

Ils sont, à n’en pas douter, amis depuis longtemps. Et même les meilleurs amis du monde, même si bien sûr, ainsi qu’ils le constatent dès l’abord, il y eut entre eux ces fractures, ces difficultés, ces abîmes, qui sont inhérents à toute relation humaine. Ils doivent beaucoup s’aimer, beaucoup plus même qu’ils ne le disent, pour ainsi vouloir explorer, comprendre, disséquer, ce qui leur arrive. Ils n’y parviendront pas tout à fait puisque rien, au final, ne peut vraiment se comprendre totalement, et surtout pas par l’intermédiaire des mots.

Ce qui constitue l’immense tour de force de cette pièce de Nathalie Sarraute, c’est qu’elle nous parle, sur le ton de la confidence, de nous-même. Impossible, en assistant à ce débat à la fois amical et orageux, de ne pas penser à telle ou telle situation personnelle : il n’est pas de relations humaines qui n’ait connu, à un moment ou à un autre, pareille ambiguïté, semblable impasse, identique aporie. Nous sommes au cœur de ce qui constitue le nerf de l’humain.

La mise en scène de Tristan Le Doze n’est pas seulement précise et millimétrée, elle est intelligente, car elle met en valeur constamment le texte. Les personnages sont à la fois dénudés, donnés sans fard, et habillés de chair : on y croit, dès le début. Et surtout, il n’y a pas de prise de position simpliste : le débat ne donne raison à aucun des deux. Dans le questionnement systématique de H1, dans la tentative de raisonnement de H2, dans le retournement à mi-chemin qui fait de l’accusé l’accusateur, tout nous est constamment donné comme allant de soi : l’itinéraire de deux pensées qui s’essayent à rester justes.

Et surtout, bien entendu, cette mise en scène s’appuie sur le talent indéniable des deux principaux comédiens : Gabriel Le Doze et Bernard Bollet. Ils sont d’une justesse impressionnante et ils s’affrontent sans concession, glissant sans fausse note de la confidence à la colère, du rire sardonique à la haine la plus pure. On jurerait qu’ils vont finir par s’étriper sur la scène, devant nous, si leur combat ne passait d’abord et surtout par les mots, les intonations, les intentions, les regards. Plus d’une fois, dans leur danse rituelle, qui les mène à occuper tour à tour l’espace, à contourner l’autre et vouloir lui interdire la rupture, on est pris à imaginer un duel aux pistolets dans un grand western.

Ce texte éblouissant joue sur les mots et se joue des mots. Excellement mis en scène et très bien interprété, il devient ainsi, pour notre plus grand bonheur, un immense moment de théâtre.

Pour un oui ou pour un non, actuellement à la Manufacture des Abbesses.

Si vous désirez aller plus loin :

Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute, aux éditions Gallimard. 83 pages. 6,20€.
Nathalie Sarraute, de Ann Jefferson, aux éditions Flammarion. 496 pages. 26,00€.
Oeuvres complètes (coffret La Pléiade), de Nathalie Sarraute, aux éditions Gallimard. 2.128 pages. 70,50€.

Partagez vos impressions

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.