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“Un Juif pour l’exemple”, de Jacob Berger : déni, quand tu nous tiens…

Né en mars 1934 à Payerne, l’auteur suisse Jacques Chessex est âgé de huit ans lorsqu’il est témoin, en 1942, du meurtre d’Arthur Bloch, un marchand de bétail Juif de Berne. Il lui faudra attendre vingt-cinq ans pour évoquer ce crime pour la toute première fois. Un “fait divers” qui fera l’objet d’un documentaire dans La Suisse et la guerre, une série d’émissions diffusées en 1973 et consacrées à l’histoire du pays pendant la période 1939-1945.

Payerne, avril 1942. Touchée par le chômage et la crise économique mondiale de la fin des années 20, la Suisse, au même titre que les autres nations européennes, traverse une période de bouleversements et d’instabilité propices à la résurgence de la haine du Juif, et à l’apparition de mouvements d’extrême droite. Un peu partout dans le pays, à la faveur d’une Allemagne conquérante et d’un discours haineux et antisémite que l’on ne craint plus de tenir, des groupuscules menés par des chefaillons d’opérette avides de fascisme voient le jour, plus ou moins clandestinement.

Parmi eux, Fernand Ischi, un garagiste de la ville. Avec son groupe, Ischi tient des rassemblements dans les bois où les chants militaires allemands cèdent le pas aux discours enflammés du Führer.

Rêvant que son zèle et son allégeance au Reich allemand soient remarqués par la légation de Berne, Ischi, sous l’impulsion de Philippe Lugrin, un pasteur sans paroisse, va se mettre en quête d’un Juif, qu’il vont tuer “pour l’exemple”. Le sort voudra que cet homme soit Arthur Bloch, alors en visite à la foire aux bestiaux de Payerne.

Victime expiatoire sacrifiée sur l’autel de la folie humaine, Arthur Bloch sera tabassé, abattu puis dépecé tels les cochons que l’on équarrit ici depuis depuis des siècles.

Un scénario d’une rare cruauté, mais pourtant bien réel.

Plongée dans le déni le plus total, ne voulant en aucun cas remuer le passé et que soient exhumés les vieux fantômes des terres payernoises, la population locale accueille plus que défavorablement le livre tiré de cet événement, que Jacques Chessex, curieux de ce que cachent le sol et les mémoires de son village natal, publie en 2009 sous le titre Un Juif pour l’exemple. Là où toute le monde se tait, Chessex déballe. Un déballage qui lui sera malheureusement fatal puisqu’au cours d’une conférence à Yverdon-les-Bains, il sera violemment pris à parti, et décèdera quelques minutes plus tard d’une crise cardiaque.

Dans cette très belle adaptation cinématographique, le réalisateur Jacob Berger a pris le parti, certes risqué, de traiter à la fois du meurtre d’Arthur Bloch en 1942, et en parallèle de la réception du livre de Jacques Chessex lors de sa sortie, en 2009. Deux histoires liées, deux temporalités qui se téléscopent et évoquent une continuité de ces événements, qui revêtent un aspect si familier qu’ils devraient tous nous interpeller. Les assassins et les crimes d’hier sont aussi ceux d’aujourd’hui.

Une des réalités qui m’a conduit à faire ce film, c’est précisément la résonance que je ressens, toujours plus fortement, entre les années 1930 et 1940 et les nôtres. Une résonnance traumatisante et qui m’obsède, parce qu’elle impose cette question : “Que faire de ça ?” Jacob Berger.

Quant aux rôles-titres, le personnage d’Arthur Bloch est porté par Bruno Ganz, un paradoxe après l’avoir vu dans La chute en 2004, un film dans lequel il incarnait Hitler, mais un “choix évident” pour Jacob Berger, tandis qu’André Wilms incarne un Jacques Chessex émouvant, malmené et blessé par le rejet de son livre.

Fernand Ischi ainsi que deux de ses complices seront condamnés à la prison à vie en 1943, tandis que d’autres écoperont de quinze à vingt ans de réclusion. A leur sortie, toujours dans le but de “faire comme si de rien n’était” afin d’oublier le plus vite possible, la communauté juive locale ira même jusqu’à financer la réinsertion de ces criminels en leur fournissant vêtements, emploi et aides financières. Comme si ce crime n’était jamais arrivé…

Pendant des années, Jacques Chessex demandera à ce qu’une place porte le nom d’Arthur Bloch, ou que l’on pose une plaque afin d’honorer sa mémoire. Une requête qui a toujours été refusée par les autorités.

Déni, quand tu nous tiens…

Un Juif pour l’exemple, en salle 14 mars 2018.

Si vous désirez aller plus loin :

Un Juif pour l’exemple, de Jacques Chessex, aux éditions Livre de Poche. 96 pages. 4,90€.

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