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« Le retour » : une plongée dans l’univers sombre d’Harold Pinter…

Nous sommes chez des pieds nickelés affreux, sales et méchants, engoncés corps et âme dans une miteuse banlieue londonienne, bouffis de mauvaises bières et de paris hippiques sans espoirs.

Ils vivent à quatre, le père, ses deux fils et son frère, retraité sans retraite, proxénète sans classe, boxeur sans gloire et chauffeur sans lucidité, à s’agresser sans cesse les uns les autres. Ces quatre-là sont acharnés de chagrin d’avoir perdu la mère, tout en crachant sur sa mémoire : on dirait un essaim d’abeilles morveuses, incapables du moindre miel, depuis la mort de leur reine qui était, comme toutes les femmes estiment-ils, à la fois
mère et putain.

Par avance, la scène est crasseuse et souillée, parsemée de canettes de bière écrasées, de journaux déchirés, de miettes et de poussière. L’univers est sombre et tout est graffité, laid, miséreux.

En arrivant sur la scène, le père en rajoute en bousculant chaises, tables,
desserte, à grands coups de canne rageurs, et il donne le signal de départ d’une sorte de ballet extravagant qui sera imité par chacun des occupants du logement tour à tour : dans ce monde, on tourne en rond, on s’isole en agressant, en cognant, en pestant.

Joey, l’un des fils, en a fait sa marque de fabrique : boxeur minable, mal bâti, mal fini, qui tourne en vain sur lui-même, incapable tout à la fois de se défendre et d’attaquer. A lui seul donc le comble du boxeur. Le retour inopiné du fils aîné va être le prétexte, s’il en fallait un, à une sorte de danse macabre autour des cadavres mal digérés d’un passé pas si lointain : il a le tort d’être parti, d’avoir quitté le pays, d’être devenu américain (peut-on faire pire aux yeux du père ?), d’être à présent un intellectuel, prof de philosophie, donc quelqu’un que l’on ne peut ni comprendre ni aimer. Même si Lenny, le frère cadet, admire et envie sa sensibilité.

Et pire encore Teddy, l’aîné, s’est marié et vient présenter son épouse, Ruth. Celle-ci va dès lors mener double jeu ouvertement, tout à la fois victime de son statut de femme, condamnée, comme le fut la mère, à être une putain, et triomphatrice absolue des pulsions misérables des hommes qui l’entourent.

Cette pièce est l’une des plus sombres de l’univers de Pinter qui n’a jamais été réputé pour la gaieté de son œuvre. On y chercherait une lueur d’espoir à peu près aussi vainement que d’autres des trèfles à quatre feuilles.

Elle est menée rondement par une troupe d’acteurs efficaces sous la direction d’Alice Safran dont la mise en scène est, en permanence, nerveuse et fiévreuse. A l’image de son jeu d’actrice.

Le retour, d’Harold Pinter, jusqu’au 17 décembre au Passage vers les Etoiles, puis du 18 janvier au 29 février 2020 au théâtre Clavel.

Si vous désirez aller plus loin :

Le retour, d’Harold Pinter, aux éditions Gallimard. 96 pages. 12,90€.

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