21 September 2019
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« Les enfants de Terezin et le monstre à moustache » : une triple actualité

Personne avant l’Allemagne nazie n’avait aussi bien manié l’image et son pouvoir, ni n’était parvenu à duper avec autant d’aisance l’opinion publique, les organisations internationales ou les gouvernements, qu’ils soient alliés ou ennemis.

C’est en 1943, au camp de concentration de Theresienstadt, que la propagande orchestrée par Josef Goebbels atteindra son apogée. Theresienstadt, une ancienne forteresse construite par les Habsbourg au 18ème siècle, est une antichambre de Treblinka et d’Auschwitz où sont déportés la majorité des Juifs de Hongrie.

Ela Stein-Weissberger a onze ans lorsqu’elle y arrive. Née dans les Sudètes et réfugiée à Prague après que son père, ouvertement opposé à Hitler, disparaît subitement, Ela et sa famille pensaient trouver un refuge en Tchécoslovaquie. Envahie par l’armée allemande dès 1939, le répit ne sera que de courte durée. Rapidement, les mêmes lois antisémites vont être adoptées, le port de l’étoile jaune imposé, et les Juifs vont se retrouver socialement et économiquement isolés, pour finalement être déportés.

Les premiers Juifs qui arriveront à Theresienstadt en novembre 1941 seront chargés de construire le camp, qui recevra les premiers déportés à partir de janvier de l’année suivante. Ela, sa sœur, sa mère et ses grands-parents y arriveront en février 1942.

Qu’ils soient Juifs, communistes, « dégénérés » ou opposés au régime, de nombreux artistes franchiront également l’enceinte de Theresienstadt. On en dénombrera plus d’une quarantaine, intellectuels, savants, architectes, musiciens, mais aussi acteurs ou réalisateurs chargés de distraire les officiers nazis en attendant leur déportation.

Adolf Eichmann, instigateur de la Solution Finale, qui considérait Theresienstadt comme « Le paradis des Juifs », assistera même à certaines représentations, comme en témoignent des images d’archives du Mémorial Yad Vashem de Jérusalem. Parmi ces représentations, le Requiem de Verdi, dirigé par le pianiste et chef d’orchestre Rafaël Schächter, l’oncle d’Ela.

Avec un tel vivier de talents, dont certains à la carrière illustre, nul doute que les nazis détenaient un atout de poids dans leur démarche de propagande, prouvant au monde entier que les Juifs déportés dans les camps y vivaient dans des conditions irréprochables.

Avant le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, dans le cadre d’un concours lancé par le ministère de l’enseignement et de l’éducation, le compositeur Hans Krasa et le librettiste Adolf Hoffmeister créent un opéra pour enfants, Brundibar. Inspiré d’un conte populaire et se moquant ouvertement d’Hitler et de son « art oratoire », Brundibar raconte l’histoire d’un méchant joueur d’orgue de barbarie, Brundibar, qui empêche deux enfants de chanter afin d’acheter du lait pour leur mère souffrante.

Le décor de Brundibar, qui sera joué à Theresienstadt pour la toute première fois le 23 septembre 1943, sera réalisé par Zelenka, ancien metteur en scène du théâtre national de Prague. Après avoir passé une audition concluante, la petite Ela Stein-Weissberger, 11 ans à l’époque, interprète le rôle du chat. Un rôle qu’elle reprendra à 55 reprises. Une présence pérenne, ce qui ne sera malheureusement pas le cas pour la plupart de ses camarades, déportés après seulement quelques représentations, comme Honza « Honus » Treichlinger, qui y incarnait le rôle principal.

« Je me souviens du moment de liberté qu’offrait ce temps sur scène, car nous n’étions pas obligés de porter l’étoile jaune. Et puis à nos yeux, Brundibar, c’était Hitler… Nous voulions vaincre ce méchant ! »

Ela Stein-Weissberger

Si le parallèle fait entre le joueur d’orgue Brundibar et Hitler est évident, les nazis, qui voient avant tout l’intérêt que représente pour leur propagande ces manifestation artistiques, les tolèrent cependant, allant même jusqu’à charger Kurt Gerron, l’un des plus illustres réalisateurs de l’époque, vu au côté de Marlène Dietrich dans L’ange bleu, de réaliser le film le plus incroyable qui soit.

Ironiquement intitulé Hitler offre une ville aux Juifs, Kurt Gerron se voit attribuer la lourde tâche de réaliser un film visant à apaiser les suspicions à l’égard de l’Allemagne nazie, et susceptible de redorer l’image du IIIème Reich. Boutiques, activités sportives ou culturelles, création d’opéra…, à Theresienstadt, tout est mis en place pour donner l’illusion d’une ville au sein de laquelle il fait bon vivre. En nette surpopulation, quelques 7.500 Juifs, jugés trop maigres, seront toutefois « sortis du décor » et envoyés vers les chambre à gaz. Tout comme Kurt Gerron, ainsi que toute l’équipe ayant participé à la réalisation du film, qui seront déportés en 1944 par le dernier convoi et assassinés dès leur arrivée à Auschwitz. En 2013, l’auteur Charles Lewinsky consacrera un de ses ouvrages, Retour indésirable, à cette incroyable et passionnante histoire.

Cette même année 1944, Brundibar sera joué devant la Croix Rouge. Theresienstadt sera le seul camp de concentration visité par l’organisation internationale, qui dispose depuis 1942 d’informations sur la Solution Finale, mais préférera fermer les yeux plutôt que de risquer l’invasion de la Suisse, neutre, par l’Allemagne nazie.

Enseignante et ancienne élève à l’école du Bauhaus de son ouverture en 1919 à 1923, école fermée en 1933 par le gouvernement national-socialiste, Friedl Dicker-Brandeis sera elle aussi déportée en décembre 1942 à Theresienstadt. Grâce à elle, des centaines d’enfants, dont Ela Stein-Weissberger, cesseront de n’être que des numéros, et auront la possibilité de s’évader à travers l’art et le dessin, qu’ils signeront de leur propre nom. Alors que les déportés n’avaient droit qu’à quelques kilos de bagages, emportant généralement vêtements ou nourriture, Friedl Dicker-Brandeis arrivera à Theresienstadt avec du matériel de dessin, des carnets de croquis, des crayons…, dispensant cours et conférences. Elle peut à juste titre être aujourd’hui considérée comme l’inventeur de « l’art-thérapie ».
Friedl Dicker-Brandeis sera assassinée à Auschwitz en octobre 1944.

« Les travaux artistiques variés laissés par cette grande dame et par les enfants de Terezin sont leurs legs au présent pour chacun d’entre nous. Ils nous invitent à continuer notre quête d’une société qui chérit la vie humaine en transcendant toutes les différences de races, de religion, de politique et d’idéologie. »

Daisaku Ikeda.

Après la guerre, plus de 4.500 dessins seront retrouvés à Theresienstadt, dessinés par 660 enfants. La quasi-totalité d’entre eux périront.

Les enfants de Terezin et le monstre à moustache marque le premier volet d’une série de quatre documentaires dédiés aux « Enfants dans les conflits du 20ème siècle », et diffusé chaque dimanche soir sur France 5.

Réalisé par Henriette Chardak, également auteure du livre éponyme paru le 28 mars dernier aux éditions Max Milo, Brundibar sera présenté à la Philharmonie de Paris le 8 mai prochain.

Les enfants de Terezin et le monstre à moustache sera diffusé le dimanche 7 avril à 22h35 sur France 5.

Si vous désirez aller plus loin :

Les enfants de Terezin et le monstre à moustache, d’Henriette Chardak, aux éditions Max Milo. 219 pages. 22,90€.
Un vivant qui passe. Auschwitz 1943 – Theresienstadt 1944, de Claude Lanzmann, aux éditions Folio. 80 pages. 4,90€.
Retour indésirable, de Charles Lewinsky, aux éditions Livre de Poche. 720 pages. 8,90€.
Propagande, la manipulation de masse dans le monde contemporain, d’Arthur Colon, Belin. 431 pages. 25,00€.
Le Juif Süss et la propagande nazie : l’histoire confisquée, de Claude Singer, aux éditions Belles Lettres. 352 pages. 30,00€.
Le requiem de Terezin, de Josef Bor, aux éditions du Sonneur. 115 pages. 15,00€.
La musique à Terezin (1941-1945), de Joza Karas, aux éditions Gallimard. 240 pages. 21,70€.
Lever de rideau sur Terezin, de Christophe Lambert, aux éditions Bayard. 462 pages. 14,90€.
Journal (1941-1942), suivi des Écrits de Terezin (1942-1944), de Petr Ginz et Chava Pressburger, aux éditions du Seuil. 192 pages. 18,80€.

Et pour la jeunesse :

Brundibar. Un opéra de Hans Krasa, aux éditions Gallimard jeunesse. 32 pages. 21,20€.
La Shoah, des origines aux récits des survivants, de Philip Steele, aux éditions Gallimard Jeunesse. 96 pages. 19,95€.
Histoire de la Shoah. De la discrimination à l’extermination, de Clive A. Lawton, aux éditions Gallimard Jeunesse. 48 pages. 14,00€.
Le Journal d’Anne Frank. Roman graphique, aux éditions Calmann-Lévy. 162 pages. 16,00€.
Mon ami Frédéric, de Hans Peter Richter, aux éditions Livre de Poche Jeunesse. 224 pages. 4,95€.

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