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« Les témoins » : anticipation et politique sur fonds d’extrême-droite

Le premier rang de sièges, devant le proscenium, est couvert d’un drap noir ; les murs, eux aussi, sont tendus de noir. Comment pourrait-on ne pas être en deuil, dans cet univers où la démocratie est morte ? Il ne reste de blanc que l’hexagone au sol, symbole double sans doute, tout à la fois du journal et d’un pays. Et également l’écran, au mur du fond, sur lequel se dérouleront les unes et les débuts d’articles de ce journal-site, Les témoins.

Les témoins, c’est le nom de l’organe de presse, mais ce sont également, bien entendu, tous ceux, hommes et femmes, qui assistent dans cette France futuriste et sombre à la montée au pouvoir d’un candidat d’extrême-droite, Thomas Merendien. Il est le méridien faussé d’une nation qui a perdu son âme et vendu ses espoirs, il est l’amer indien d’un pays qui n’a plus de rêve et se renie lui-même.

Les trois hommes et trois femmes du comité de rédaction vont, de suite et dans l’urgence, s’interroger sur l’avenir possible de leur média : que faire, que dire, comment se comporter lorsque le pouvoir interdise que l’on fasse, refuse que l’on dise, et dicte la façon de se comporter ?

Les témoins est l’histoire progressive et inexorable d’un passage au noir, scandé par l’éclatement – au sens propre -, du décor, et l’effondrement du grand bureau central du comité de rédaction. Ce grand bureau sur lequel se sont écrits, années après années, les espoirs, questionnements, doutes de ceux qui croyaient à la démocratie.

Deux heures durant, on ne cesse de nous mettre en garde contre l’immense fragilité de cette dernière. La démocratie est un animal fébrile qu’il faut en permanence sauvegarder, dans chacun de nos gestes. Faute de l’avoir suffisamment anticipé, tous, Catherine, Romain, Cyril, Anna, Hassan et Rebecca, vont amèrement regretter ce en quoi ils croyaient, profondément.

Chemin faisant, au cours de leurs enquêtes, de leurs démarches, ou dans leur vie personnelle, les six journalistes vont explorer toute une série d’entre-deux : entre hommes et femmes, entre privé et public, entre intime et externe, entre politique et journalistique, entre militantisme et terrorisme, entre hétéro et homo… Ces entre-deux sont autant de franges, nuances, subtilités, qu’un pouvoir néo-nazi s’emploie à fragiliser, radicaliser, martyriser.

Il n’est pas de nuance au pays de l’extrême. Chacun l’apprendra à ses dépens, dans sa chair ou dans sa vie.

La pièce est subtile dans sa construction, magnifiquement écrite, la mise en scène est inventive et, surtout, surtout, le jeu des comédiens est d’une maîtrise totale. Les témoins, de Yann Reuzeau, est haletante et passionnante, à la fois une excellente série policière et analyse politique rigoureuse.

Les témoins, actuellement à la Manufacture des Abbesses.

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