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Rencontre avec Amichaï Greenberg, réalisateur des « Témoins de Lendsdorf »

Je remercie Amichai Greenberg de m’avoir accordé cette rencontre-interview avec tant de franchise et de sensibilité. J’ai découvert un homme d’une sensibilité extrême, d’une grande générosité et d’une profonde philosophie. Les témoins de Lendsdorf lui a permis de rompre certains silences, et de comprendre mieux son père. Il a été bienveillant et totalement sincère et j’aimerais, au travers de notre site, lui dire combien j’ai apprécié ce joli moment qui fut pour moi une belle rencontre.

Les témoins de Lendsdorf sort ce mercredi 13 mars, et je ne peux que vous inciter à aller le voir. C’est un film original et très bien mené, qui raconte une histoire comme vous n’en n’avez jamais entendue. Un film pudique,fort et émouvant. Vous sortirez de la salle de cinéma différent(e) et disposé(e) à affronter votre propre identité ! Merci pour ce film.

Myriam HALIMI.

Cultures-J.com : Merci infiniment de nous accorder cette interview. Votre film sort en France le 13 mars 2019, mais avant de commencer à en parler, ma première question concerne l’école où vous avez étudié le cinéma. Vous êtes diplômé de la Maale Film School de Jérusalem, et c’est votre premier long-métrage. Quels souvenirs avez-vous de cette école, qui est une école à part et bien particulière ?
Amichai Greenberg  : Oui, Maale est à part, comme toutes les écoles religieuses. Elle a des règles à suivre, mais elles n’étaient pas si strictes, elles étaient un peu perdues. Il y avait des gens très intéressants. L’école n’avait pas de règles formelles, ce n’était pas des étudiants habituels qui y venaient. C’était plutôt des personnes d’une quarantaine d’années et cela était passionnant. De cette façon, c’était plus intéressant, plus libre. Il y avait une autre école, la Jerusalem Sam Spiegel film and Television school. C’est la plus connue, aux règles très strictes On devait faire des choses très spécifiques alors qu’à Maale, c’était plus « esprit libre », plus près des valeurs juives.

C-J.com : De l’héritage juif ?
A.G : Oui, très connecté à l’héritage juif mais aussi plus libre, plus pratique, plus ouverte. Elle était nouvelle et mettait plus l’accent sur les idées juives, elle voulait apporter le « saint-esprit » au cinéma. J’ai commencé l’école en hiver car je revenais d’un voyage en Afrique du Sud. Ils m’ont permis d’entrer en milieu d’année car c’était une école récente, donc très flexible. Je pense que lorsque j’étais là-bas, parce qu’ils soulignaient fortement les valeurs juive, ce fut un peu difficile pour moi au début, c’était imposé. Mais quand j’ai fini mes études et que j’y ai repensé, cette école, par sa pratique libérale, m’a énormément apporté et beaucoup appris.

C-J.com : Vous venez d’une famille juive pratiquante ?
A.G. : Oui j’ai été élevé dans une famille religieuse, je suis resté longtemps dans le système. J’ai étudié dans les yeshivot, et jusqu’à aujourd’hui, je garde beaucoup de mes valeurs juives, je garde la religion. Je ne me définis pas comme « religieux », mais je suis très attaché aux valeurs juives, à l’identité juive, et j’ai trouvé mon chemin comme cela. C’est très important pour moi.

C-J.com : J’ai essayé de voir votre premier court métrage, The blinker, qui a été récompensé à l’école mais je ne l’ai pas trouvé.
A.G : Mais tu peux le voir sur Youtube.

C-J.com : Je pense que comme moi, beaucoup de lecteurs et lectrices seront ravis de le découvrir. Vous avez filmé nombre de témoignages de rescapés pour la USC SHOAH, la fondation de Steven Spielberg. Comment avez-vous rejoint cette fondation ? Après vos diplômes ?
A.G : Pas immédiatement, j’ai commencé à travailler dans la publicité et bien après j’ai rejoint le projet Steven Spielberg.

C-J.com : Vous êtes allé aux États Unis ?
A.G : Non, j’ai fait cela en Israël. Une relation m’a mis en contact.

C-J.com : J’ignorais que cela existait aussi en Israël.
A.G. : Oui, ils avaient commencé à former le projet avec plusieurs équipes de 2 à 3 personnes. Avec des cameramens et des intervieweurs, nous sommes partis à la recherche des survivants, nous avons traversé tout le pays pour recueillir leurs témoignages.

C-J.com : La première image de votre film nous informe que « cette histoire est inspirée par des événements ayant eu lieu pendant la Seconde guerre mondiale ». Pouvez-vous nous en dire plus ?
A. G : Je voulais faire un film qui traite sur l’identité, la perte d’identité. C’était mon idée. L’inspiration m’est venue d’un événement personnel. Quand j’ai écrit ce scénario, j’ai compris que je désirais une histoire historique qui refléterait la métaphore d’un voyage dans l’Est. Je voulais faire quelque chose qui serait sur une vérité non-découverte, un déni d’identité. J’avais un sentiment, comme une intuition que je trouverais mon histoire en Autriche. Je suis allé à Yad Vashem et j’ai fait des demandes sur des histoires qui se sont déroulées en Autriche. Au début, on m’a dit « tu ne trouveras rien, va plutôt vers l’Ukraine ou la Lituanie ». J’ai dit « non, je
veux pas, je veux quelque chose qui soit proche de l’Europe de l’Ouest. Je veux que les gens sentent que c’est proche d’eux. » J’ai parlé avec tous les chercheurs de Yad Vashem. Ils n’étaient pas très familiers avec les événements survenus en Autriche, mais ils m’ont donné le nom d’un historien autrichien. Je l’ai appelé au téléphone, on a parlé. La première histoire qu’il m’a raconté était au sujet de Rechnitz. Il était l’historien qui a révélé le massacre dans les années 80. Il a trouvé l’histoire et l’a écrite. Alors, il m’a tout raconté et j’ai pensé « whaouh, whaouh, c’est une histoire qui pourrait être bien pour le film. » Je lui ai demandé où je pouvais avoir plus de détails., il m’a envoyé quelques livres et m’a informé qu’il y avait un documentaire sur le sujet. J’ai trouvé le documentaire, Totschweigen (« Silence de mort »), de Margareta Heinrich et Eduard Erne. Je l’ai visionné, il était très puissant. J’ai aussitôt contacté l’un réalisateurs. Nous avons parlé et il m’a conseillé de discuter avec d’autres historiens. Puis, nous nous sommes rencontrés en Autriche, et c’est comme cela que j’en ai appris de plus en plus. L’histoire commence par un juif hongrois qui s’appelait Isidor Shadorffy, parti en Autriche, près de la frontière, à la recherche des tombes juives. Venant de Hongrie, il a réalisé que beaucoup de juifs avaient été ensevelis là-bas, et que personne n’en savait rien. Tout d’abord car les tombes étaient très sporadiques, et parce que, contrairement en Allemagne ou en Pologne, ces massacres n’étaient pas systématiques. Là, les soldats allemands et autrichiens tuaient parce qu’ils voulaient tuer. Personne ne leur donnait d’ordres.
Isidor Shadorffy est allé de ville en ville, et il a retrouvé ces tombes. Il a rapporté des ossements juifs au Beit K’varot, et quand, il a atteint la ville de Rechnitz, il a demandé où étaient enterrés les juifs. Ils lui ont répondu « dans un endroit spécial ». C’est à ce moment-là de l’histoire que le réalisateur du documentaire en a entendu parler, et a dit « Allons-y, et filmons comment nous allons trouver les tombes. » Ils sont arrivés, pensant qu’ils trouveraient les tombes en quelques jours, mais après avoir creusé dans une vingtaine d’endroits différents, ils n’ont rien trouvé. Ils ont réalisé qu’il y avait une tromperie, que quelqu’un ne leur disait pas la vérité, et c’est à partir de là que l’histoire a commencé à grandir. Eduard Erne, le réalisateur, m’a dit que lorsqu’il était en train de filmer, il a entendu des gens lui dire « retrouvez-nous dans les sous-sols de nos maisons, nous savons où ils sont mais nous ne le dirons pas, nous avons pleuré. Nous étions dans les années 90. C’est devenu un symbole du déni.

C-J.com : Ils avaient honte ? Honte et peur ?
A.G : Oui, honte, car c’était un horrible événement qui s’est déroulé dans leur village. La véritable histoire, c’est qu’une comtesse a laissé ses invités tuer les juifs au beau milieu de sa soirée. Ils ont tué des juifs et sont retournés à l’intérieur du château, manger et boire. Une effroyable histoire. Tu t’aperçois que tous ces massacres, qui ont eu lieu en Autriche, toutes ces
longues marches de la mort, tout ceci a été complètement fait de manière volontaire. Ils voulaient « tuer du juif », ils n’obéissaient à aucun ordre.

C-J.com : Comme dans La liste de Schindler, où l’on voit le nazi tirer le matin sur le premier juif que ses yeux voient ?
A.G : Non, c’est différent. Dans La liste de Schindler, il y avait un « système », c’était programmé. Ici, ce sont des « volontaires », des gens du village ont fait cela.

C-J.com : Votre film est bouillonnant de questions sur l’identité, la religion, la mémoire. Y a-t-il un peu de votre vie personnelle dans Yoël ?
A.G : Nos vies sont souvent définies par notre passé. Je voulais traiter l’histoire d’une personne qui soudainement est confrontée au déni de décider qui il est, et combien c’est difficile, au milieu d’une vie, de vivre cela. Les gens parlent très peu de ceci. A l’âge de 18 ans, nous pensons décider seul de qui nous sommes ou de ce que nous voulons devenir, docteur, avocat ou je ne sais quoi d’autres… Personne ne parle de la manière dont on se définit, qui nous sommes dans la vie, de quelle manière nous prenons nos décisions, etc. Les témoins de Lendsdorf exprime ces questionnements. J’ai regardé tout cela et j’ai compris que j’avais été influencé par mon histoire, l’histoire de survivants de l’Holocauste. Depuis l’âge de 3 ans, j’écoutais et j’étais fasciné par les récits de ma grand-mère sur l’Holocauste. Pour moi, ce sont les plus grandes histoires d’aventure de tous les temps. Ce n’était pas qu’horrible, c’était aussi courageux, fort, plus grand que la vie. J’ai grandi au milieu d’histoires héroïques où seule une marge étroite séparait la vie de la mort. J’étais extrêmement curieux. Elles ont influencé ma vie, elles l’ont inspiré. Ce sont mes grands-parents qui racontaient.

C-J.com : Et pas votre père ?
A.G : Ma grand-mère parlait beaucoup. Mon père parlait peu et on n’avait jamais une image entière, il ne laissait jamais passer ses sentiments. On entendait « nous étions là, ça s’est passé là. Je ne sais pas ». Quelques fois, lors de repas de shabbat, il arrivait qu’il nous raconte un événement qui s’est déroulé dans des endroits différents, avec untel. Il n’a jamais été facile d’avoir une image claire de ce qui lui est arrivé.

C-J.com : Il n’a jamais parlé de ses sentiments ?
A.G : Jamais. Pendant la guerre, c’était un petit enfant de 5 ou 10 ans et en tant qu’enfant, il a été très influencé.

C-J.com : Vous vouliez qu’il vous parle, qu’il se confie pour comprendre ce silence ?
A.G. : Quand tu es enfant, tu ne comprends pas ce qu’est l’émotion du présent. Je sentais que quelque chose manquait mais je ne savais pas quoi. Mais après des années et des années, j’ai compris que mon père n’était « pas là », de plein de manières. Il n’existait pas. Il n’était pas de ce monde. Il a été élevé dans différents endroits, et se sentait mieux comme un étranger que comme lui-même.

C-J.com : Beaucoup de survivants disent « Je suis mort à Auschwitz mais nous sommes vivants »…
A.G : Pour mon père, c’était une histoire différente car il était enfant. On doit revenir sur ce qu’il lui est arrivé. Il était connecté à l’histoire par la façon dont il s’est échappé. Il avait une fausse identité, voyageait d’un endroit à un autre, et devait jouer comme s’il n’était pas un enfant juif. Il a compris à l’age de 5 ou 10 ans qu’il y avait comme une « histoire à jouer » : il marche dans la rue, voit un policier qui vient vers lui, et doit se comporter le plus naturellement du monde, pour que personne ne l’attrape. C’est difficile d’imaginer cela mais je pense et c’est le paradoxe.

C-J.com : Il devait jouer un rôle, avoir une double personnalité. C’est terrible et pas facile pour un gamin de cet âge! Une force l’habitait…
A.G : Il avait un fort engagement au judaïsme. Il avait un dévouement total à D.ieu. Il disait « D.ieu nous a sauvé ». Il était dévoué mais il ne pouvait rester en Israël. Tous les deux mois, il devait changer d’endroit, et ne se sentait « à la maison » que lorsqu’il voyageait. Il n’avait pas de foyer, comme lorsqu’il était enfant. Tu sais, quand tu es un enfant, que tu grandis, et que tu ne vois pas ton père, que tu n’as pas de maison.. Je pense que cela a vraiment créé une absence, un silence dont je voulais parler dans ce film.

C-J.com : Et votre maman ?
A.G. : Ma mère a survécu. Elle habitait en Belgique, elle était très jeune et sa famille s’est enfuie en Afrique du Sud. Elle a échappé à la Shoah.

C-J.com : Votre père est autrichien ?
A.G. :
Non, mon père est polonais, il s’est échappé près de la frontière autrichienne jusqu’à la Slovénie, puis Budapest.

C-J.com  : Comment avez-vous trouvé cet acteur extraordinaire, Ori Pfeffer ? Il est magnifique, très doué et s’identifie totalement à Yoël. Il est remarquable !
A.G. : J’ai l’ai cherché pendant un moment. C’était un peu compliqué car j’avais compris dès le début qu’il fallait quelqu’un d’une grande force, un très bon acteur, car tout le film repose sur lui. Le personnage de Yoël a une personnalité très difficile. Il ne communique pas. Il ne parle pas de ses
sentiments, qu’il faut cependant laisser deviner. Le comédien qui serait choisi devait pouvoir les exprimer par le langage du corps. Et pour cela, il fallait qu’il soit assez spécial. J’ai longtemps cherché. Je n’arrivais pas à trouver et un jour, j’étais à Jérusalem lors d’un festival du film, et je l’ai vu. Il était en train de travailler et j’ai dit « Oh ! Il peut jouer le personnage ! » Un peu plus tard, alors que j’allais trouver mon directeur de casting, elle était en pleine recherche pour les rôles. Je lui ai demandé « Qu’est-ce que tu penses de lui ? », et elle m’a répondu « il est intéressant c’est une bonne idée ». Alors on l’a convoqué. Il voulait vraiment jouer le personnage. Au début, j’étais pas à 100 % sûr de lui, un peu sceptique qu’il puisse l’incarner, mais j’ai vu, étape par étape, comment il s’est totalement imprégné du personnage. Nous sommes allés à Mea Shéarim, où vivent les ultra-religieux, et je l’ai envoyé très près des orthodoxes. Nous sommes allés visiter des yeshivot, je lui ai expliqué comment elles fonctionnaient. Je lui a montré le langage du corps des personnes religieuses. Il notait tout, il prenait tout très sérieusement, et il a fait vraiment un très bon travail.

Ç-J.com : En effet, quand on le voit à l’écran, il a vraiment tout d’un religieux orthodoxe, la même gestuelle quand il se caresse la barbe. C’est prodigieux ! J’ai également été très troublée par un personnage, Yeshoshua Rotenberg, et impressionnée par son interprète. Sa présence crève l’écran par sa dignité et son histoire. Qui est ce comédien ?
A.G. :
C’est Shmulik Atzmon. Il est le fondateur et directeur du théâtre Yiddishpiel. Il est très influencé par la culture yiddish, dont il est le leader en Israël. Il veut la faire connaître partout. Il est très connu et très aimé en Israël pour son théâtre. J’avais déjà fait des essais avec d’autres acteurs. Je voulais un comédien un peu effacé, une personne qui ne parle pas trop, mais quand je l’ai entendu s’exprimer, je peux dire qu’avec lui, j’ai tout de suite senti qu’il y avait cette chose en plus. Il est très impressionnant.

C-J.com : vous l’avez rencontré à Jérusalem également ?
A.G. :
Non, Je l’ai rencontré à Tel Aviv au moment du casting. La plupart des acteurs habitent Tel Aviv. J’ai tenté de le rendre plus sobre, amoindrir son jeu parce que les comédiens de théâtre sont souvent grandiloquents, pompeux. Il a fait un excellent travail.

C-J.com : Dans le film, son personnage est petit mais l’histoire qu’il raconte est très importante. Vous avais mis dans sa bouche cette phrase : « j’ai survécu non pas par la prière mais parce que j’ai pu prier ». La prière est-elle importante pour vous ?
A.G. :
Énormément. Pour moi, c’était très émouvant. Dans ma famille c’était très, très fort. Quand il ne reste plus rien, le fait de croire en D.ieu est la plus forte des choses, tout comme la foi que tu peux avoir lorsque dans la vie, on t’a permis de survivre. Dans ma propre histoire familiale, il y a eu un très grand événement, lorsque mon grand-père a voulu faire sortir mon père, sa femme et sa sœur du ghetto de Cracovie. Il les avaient caché à l’intérieur du ghetto, et il y avait une dernière action allemande. Les allemands étaient entrain de tout nettoyer, et mon grand-père voulait en profiter pour les faire sortir à ce moment-là. Il faisait partie d’un groupe de personnes qui déménageaient les meubles, et il a voulu les mettre à l’intérieur de ces meubles pour les faire sortir. Mais comme il ne pouvait cacher ma grand-mère, il a pensé à prendre le certificat de quelqu’un d’autre pour le lui donner. Mais évidemment, personne n’était prêt à lui donner. Il avait un peu de diamants, et il leur offrit. Personne n’en voulait. « Qu’est ce qu’on va faire avec tes diamants ? Si les nazis nous attrapent, ils nous tueront. Que veux-tu qu’on en fasse de tes diamants ? » Alors, il se dirigea vers des juifs et leur demanda s’ils étaient prêts à lui donner un certificat. Ils répondirent également non. C’est alors que mon père leur demanda : « Est-ce que vous croyez vous au « Olam aba » (le monde à venir) ? Ce à quoi ils répondirent « oui ». Et mon père leur dit « je vous vends ma Olam aba et vous me donnez le certificat pour sauver ma femme ». Et ils le lui ont donné. Ma grand-mère a survécu grâce à cela. Parce qu’il a vendu son « Olam aba » son « Gan Eden ».

C-J.com : Une belle histoire qui donne la chair de poule.
A.G. :
Oui, une belle histoire vraie. C’est comme cela que je suis en vie. C’était pour t’expliquer combien mon grand père était attaché à nos croyances, et les prenait au sérieux. Plus tard, mon grand-père, âgé de 70 ans, devait se faire opérer. Il vivait à New York. Mon père qui était à ses cotés, le voit pleurer. C’était la première fois qu’il voyait ses larmes. Alors il lui demande « Pourquoi pleures-tu ? ». Mon grand-père lui a répondu « je vais être complètement anesthésié, peut-être je ne vais pas me réveiller, peut-être vais-je vais mourir. J’ai vu ma Olam aba. Où vais je aller ? » Il était complètement convaincu de tout cela, il était très attaché à ces choses là, aux croyances juives. Pour moi, c’était très émouvant et je voulais vraiment exprimer cet aspect de la croyance juive.
Mais pour Shmulik Atzmon, ce qu’il m’a raconté est bouleversant aussi : quand il était enfant -il est un enfant de la Shoah -, il est resté caché pendant plus d’un an au même endroit. Son père lui a appris l’hébreu par les livres, dans sa cachette. Pour lui, le livre est d’une très grande valeur, d’une grande importance. C’est pourquoi l’histoire du livre est si émouvante dans le film.

C-J.com : C’est pourquoi j’ai été séduite par son charisme. Il a traduit magistralement ce qu’il avait vécu. Vous avez raison, ces histoires sont extraordinaire, ils ont vécu des choses héroïques et si douloureuse en même temps ! Le film fini, étiez-vous plus serein ? Avez-vous abattu les murs de silence qui vous entouraient ? Mais est-ce si important de savoir qui on est ? D’où l’on vient ? Cela aide-t-il à la construction de sa propre identité ?
A.G. :
Je pense que c’est une très grande délivrance parce quand j’ai fini le film, mon père l’a vu. Mais il ne m’a rien dit. Deux jours après, je l’appelle et lui demande : « Qu’as tu pensé du film ? » Il me dit « C’est un très bon film, un film véridique, un film très juif mais qui voudra le voir ? » J’étais en état de choc au début, et ensuite j’ai compris que c’était ce pourquoi je voulais faire ce film. Parce que j’avais été élevé dans ce genre de sentiment : « personne n’est intéressé ». Et soudainement – le déclic fut ces deux énormes jours de silence –, toutes ces choses que j’ai exprimées, que j’ai dites du fond de mon cœur dans ce film furent pour moi une preuve, que j’avais eu une existence différente. Pas une vie optimiste, mais avec laquelle je pouvais vivre. Ce fut pour moi une très grande délivrance.

C-J.com : Malgré tout, votre film parle de la Shoah. Pensez-vous que les jeunes soient encore intéressés, ou concernés par ce sujet si souvent traité au cinéma. En France, beaucoup penseraient « encore un film sur les juifs et leur extermination ». Est-ce que le monde du cinéma est encore à l’écoute ?
A.G. :
Pour moi, le film ne parle pas de la Shoah. Il parle de l’identité et de la place de votre histoire dans la vie présente. Pour moi, c’est très important car je pense qu’aujourd’hui, l’Europe et le monde occidental sont confrontés à la grande question de « l’identité ». Je pense que nous avons beaucoup à apprendre à partir de notre propre histoire afin de l’insérer dans notre futur. Je pense que nous voyons aujourd’hui d’énormes débats qui expriment deux extrêmes : soit des gens qui disent « nous sommes les mêmes, nous n’avons pas à explorer nos différences parce que cela dérange le fait d’être tous unis », et d’un autre coté, tu vois un nationalisme fort qui repose son identité dans une manière négative, par « Qui nous ne sommes pas ? » Pour moi l’identité est un très long voyage pour un individu, mais aussi pour un pays, une famille et une société pour comprendre quelles sortes de valeurs tu défends, et qui sont en accord avec toi. Je pense que c’est la seule manière de pouvoir connecter les gens ensemble. Nous ne pouvons effacer nos différences, mais je crois en notre capacité à être rassemblés et connectés. En ce sens, le film, et le cinéma de manière générale, sont un très bon exemple. Pourquoi ? Parce que vous pouvez voir dans un film, comme dans Les témoins de Lendsdorf, quelqu’un de complètement différent de toi, mais que tu peux comprendre, auquel t’identifier. Pourquoi tu peux t’identifier ? Parce qu’il est authentique, il y a quelque chose en lui qui a trouvé sa propre vérité. Je pense que c’est un message pour nous, pour notre capacité à réellement vivre en bonne harmonie et qui consiste à identifier sa véritable connexion à soi-même, à son propre patrimoine, à ses traditions. Être authentique avec nos valeurs, c’est un message que j’ai voulu transmettre dans ce film.

C-J.com : Votre message est bien passé, j’ai été séduite par la forme et émue par le fond, et je souhaite que tous les spectateurs le soient. Merci et bonne chance pour la sortie le 13 mars en France, et pour tout le reste.

Propos recueillis à Paris en mars 2019.

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