5 questions à… Jean-Pierre Lledo, réalisateur du documentaire « Israël, le voyage interdit »

Cultures-J : Bonjour Jean-Pierre Lledo et merci de nous consacrer un peu de votre temps afin de d’évoquer avec Cultures-J votre actualité, à la fois cinématographique et littéraire.
Ces 7, 14, 21 et 28 octobre sortent en salles les quatre volets de votre documentaire Israël, le voyage interdit. C’est un titre-choc ! S’agit-il là de votre propre « interdiction » ?
Jean-Pierre Lledo : Tout à fait ! Tous les jours de ma nouvelle vie je ne cesse de me flétrir d’avoir commis une aussi grosse bêtise. J’y avais un oncle maternel à Ashdod, arrivé d’Oran avec sa jeune femme depuis 1961, qui m’avait invité à plusieurs reprises, j’y avais aussi deux cousines et un cousin, rabbin à Safed… Il aurait fallu que j’y arrive en 1967, j’avais 20 ans. Je n’ai jamais fait de service militaire ni en Algérie ni en France, je n’ai jamais touché une arme. Mais aujourd’hui, je sais que pour défendre Israël, et elle le méritait, j’aurais vaincu ma répulsion. Malheureusement, malgré la mort du rêve communiste d’une Algérie multi-ethnique – celui de mon père qui devint le mien – consécutif à la volonté des nationalistes du FLN de s’épurer de ses chrétiens et de ses Juifs, et à l’exode de ces derniers en 1962, je me suis accroché à quelque chose qui n’était plus ! Revenir à la réalité m’a pris un demi-siècle. Je me sens volé, par moi-même. Et donc on pourrait considérer que le film tente de retrouver les objets volés. Et comme ils sont très nombreux – normal, 50 ans – alors il ne m’a pas fallu moins de 4 parties et de 11 heures… Ce n’est pas pour autant un film sur ‘’Israël’’, mais sur le rapport entre mes anciens préjugés et ce que ma caméra enregistre. Plus le road-movie nous fait traverser Israël, plus la distance entre nous deux se réduit. Je ne vous dévoile pas la fin, pour le suspense… Ce que je peux vous dévoiler par contre, c’est que cette courte présence à Jérusalem produit sur moi un effet foudroyant. Je comprends que mon refus d’Israel, n’avait d’autres fondements que l’ignorance et les préjugés. Et je n’ai plus qu’un désir : combler au plus vite mon immense trou d’un demi-siècle.

Cultures-J : Au cours de ces long mois passés en Israël, entre les fêtes de Kippour et de Pessah, votre fille Naouel a toujours été à vos côtés. Était-ce une demande de sa part de vous accompagner dans cette aventure, ou souhaitait-elle en apprendre plus, elle aussi, sur ses origines et son histoire ? Comment avez-vous vécu ces moments communs ?
Jean-Pierre Lledo : La sélection du film et l’invitation du Festival international de Jérusalem m’ont posé problème naturellement. J’ai hésité. Car je pressentais que c’était mettre mon existence en jeu. Etais-je assez fort pour cela ? Et je dois dire que ma fille a contribué à me décider : « Nous avons une famille, on ne peut rater une telle occasion ! ». Elle m’a d’ailleurs accompagné à ce festival ! Ce désir chez elle était très fort, et exprimait, nous le comprendrons plus tard (et le spectateur dans la 4ème partie), le besoin de recouvrer sa pleine identité, cette part d’identité juive dont elle se sentait amputée (par moi !)…
Durant le tournage étalé sur neuf mois, Naouel était tout à la fois mon assistante, c’est elle qui conduisait, et le second personnage principal, puisque contrairement à moi qui filme, elle était devant la caméra. Un challenge dont elle s’est acquittée beaucoup plus facilement que je ne l’aurais supposé. Mais pour elle comme pour moi c’était toujours beaucoup de tension, et les bienfaits du voyage nous les ressentirons plutôt après que pendant ! Car lorsqu’on tourne, on a toujours l’impression d’avoir manqué quelque chose d’important, d’où plutôt un pénible sentiment d’insatisfaction.
En tous cas, désormais, c’est dans cette identité juive qu’elle se reconnait. Car au-delà du voyage et des connaissances que nous avons engrangées, aussi vastes que notre ignorance passée, c’est bien d’une reconstruction identitaire dont il s’est agi, certes de façon différente pour elle et pour moi. Mais afin d’être ainsi perçue par le spectateur, il fallait encore que cette  reconstruction le soit cinématographiquement, et là intervient la magie de Ziva Postec, qui avait déjà prouvé ses talents en montant Shoah.

Pessah. Dans le tunnel de Shiloah, Naouel lit les Écrits des Constructeurs.

1948 et la création de l’État d’Israël ont marqué le « début de la fin » de la présence juive en terres d’Islam. A titre personnel, comment avez-vous vécu cette période en Algérie, que vous avez dû fuir en 1993 suite à des menaces de mort ? Et quel regard posez-vous sur la diaspora juive aujourd’hui, en Orient et en Occident ?
Jean-Pierre Lledo : Je ne découvrirai le sort des Juifs du monde arabe qu’après 2008, qu’à partir du moment, où après le Festival de 2008, je me mets à lire tout ce que je trouve sur l’histoire d’Israël. Mon oncle maternel était arrivé en Israël en 1961, mais comme je l’ai dit, je n’avais pas répondu à ses invitations. Et dans le film, les Juifs du monde arabe sont présents dans les quatre parties, mais surtout dans la 2ème, Hanouka.
Ma vie en Algérie (je suis né en 1947 à Tlemcen) peut se découper en 4 parties :
Avant 1962, mon père m’a élevé dans le rêve communiste d’une Algérie indépendante mais qui serait multi-ethnique. Ce qui ne sera pas.
L’exode d’un million de Chrétiens et de Juifs, conséquence d’une guerre menée par le FLN justement pour arriver à ce résultat, aurait dû sonner le glas de ce rêve. Mais, comme si ma seule présence de non-musulman pouvait maintenir ce rêve, comme mon père, je décide de rester. Ce qui aura un prix : refouler toute une histoire, et aussi Israël.
Une troisième période commence quand forcé de quitter l’Algérie en 1993, j’arrive à Paris. Car la distanciation va me permettre d’aborder, toujours par le cinéma, ce que j’avais refoulé, du moins une partie : le pourquoi de l’exode. Cette phase se termine avec l’interdiction de mon avant-dernier film Algérie, histoires à ne pas dire, aussitôt interdit en Algérie en 2007.
Depuis, ma vie, c’est Israël. Que je raconte dans ce film et dans un livre à paraître.
La diaspora ? Tous les peuples du monde ont des diaspora, pour telle ou telle raison. Et il en est de même du peuple juif, encore que celles d’aujourd’hui ne peuvent être comparées à celle d’avant la renaissance d’Israël. L’existence d’un Etat fort leur donne le sentiment qu’elles ont désormais un protecteur et si besoin est un refuge. Il n’en demeure pas moins que la montée de l’islamisme et de son alliance avec la gauche européenne et américaine, vont pousser les jeunes à s’extraire de ces marais nauséabonds. Mais même sans cela, il semble évident à présent que la haine des Juifs, brandie ou dissimulée n’est pas un phénomène conjoncturel, elle est et sera de tous temps. Pourquoi alors vivre contraints quand on peut vivre libre ?

Pour monter Israël, le voyage interdit et sélectionner quelles parties allaient être conservées parmi plus de 300 heures de rush, vous avez travaillé avec Ziva Postec, qui est également co-produtrice. Ziva Postec a travaillé avec de très grands noms du 7ème art comme Alain Resnais, Jacques Tati, Orson Welles ou encore Claude Lanzmann sur Shoah. Qu’est-ce qui vous a guidé dans ce choix ? Vous connaissiez-vous auparavant ?
Jean-Pierre Lledo : Nous nous sommes connus en 2010, lorsque l’Institut Francais en Israel avait accepté de présenter ma trilogie d’exil (Algéries, mes fantômes ; Un Rêve algérien ; Algérie, histoires à ne pas dire), et que Ziva se trouvait parmi les spectateurs. Je lui ai parlé de mon projet. Elle s’est sentie concernée, car elle aussi avait passé 25 ans hors d’Israël, et elle aussi avait eu, pour reprendre une de ses formules, son « tunnel intérieur qui l’avait ramenée au bercail », juste après le montage de Shoah. Et elle a été d’accord pour le co-produire avec moi, et surtout le monter. J’avais vu Shoah mais très tardivement, et j’avais été séduit par cet art qui est vraiment le sien, de faire parler le silence. De plus nous partagions le refus d’utiliser des archives.
Enfin sachant que j’aurais besoin d’elle aussi comme interprète, je décidai de l’intégrer dans le film comme personnage. Et puis il y a encore une autre raison, mais vous la découvrirez dans ma 4ème partie. Le montage a duré un peu plus de trois ans et demi. Et malgré les résistances de la matière, ce fut un bonheur, d’avancer ensemble pas à pas, car Ziva contrairement à bien d ‘autres monteurs, montent séquence après séquence, ne passant à la suivante, qu’après visionnage commun et rectifications. J’ai essayé de décrire Ziva au travail, dans ce livre à paraitre dont j’ai parlé.

Nous venons d’évoquer la sortie du documentaire en quatre parties, mais Israël, le voyage interdit a également donné lieu à ce livre, à paraître prochainement aux éditions Les Provinciales. En quoi cet ouvrage apporte-t-il un complément à cette « fresque documentaire » de près de douze heures ? Quel est sa raison d’être ?
Jean-Pierre Lledo : Le livre n’est pas un doublon du film, ce n’en est pas le scénario. Ce sont deux objets vraiment très différents. Avec le film, je découvre Israël. C’est Israël qui est filmé. Avec le livre, de nature autobiographique mais sans être des « mémoires », j’essaie d’abord de comprendre comment la question juive m’a « travaillé » depuis ma naissance ? D’ailleurs je commence par aujourd’hui, pour aller comme les saumons vers l’origine et la naissance, donc à reculons, en espérant retrouver tous ces chemins qu’on emprunte, ou pas, sans parler des impasses… Puis j’essaie de décrire tous les conditionnements qui ont contribué au refoulement de mon identité. Enfin, tout ce dont il faut se séparer pour devenir libre : anciens amis, anciens clans, anciennes idées, etc… La liberté a toujours un prix, mais il la vaut bien.
Ce cheminement que Ziva appelle « tunnel intérieur », Stefan Zweig le décrit magnifiquement dans Le Monde d’hier :

« Si bizarrement, si absurdement que notre chemin semble s’écarter de nos vœux, il finit pourtant toujours par nous ramener à notre but invisible. »

Le monde d’hier, Stefan Zweig.

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