22 October 2018
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“Eva Besnyö, l’image sensible”, au musée du Jeu de Paume

Artiste d’avant-garde majeure, la photographe hongroise Eva Besnyö fait actuellement l’objet d’une grande rétrospective au Jeu de Paume, à Paris. Succédant à son compatriote André Kertész, qui avait occupé les mêmes cimaises au cours de l’hiver 2011, il s’agit-là de la toute première exposition lui étant consacrée en France.

eva besnyoEva Marianne Besnyö nait le 29 avril 1910 à Budapest. Fille ainée d’Ilona Kelemen et de l’avocat Bernat Besnyö, qui sera déporté et assassiné à Auschwitz en 1944, elle fait ses premiers pas dans le monde de la photo en intégrant dès 1928 le studio de Jozsef Pécsi, photographe de publicité et d’architecture déjà réputé dans la capitale hongroise. Au cours de ses deux années d’apprentissage, avec pour seul équipement un Rolleiflex, elle arpente les rives du Danube et les berges du lac Staffel en quête de sujets, initiant son œil et optant très tôt pour des angles de vue audacieux et inhabituels.

En 1930, sa formation achevée, elle décide, à l’instar de Robert Capa et sur les conseils du peintre et photographe György Kepes – dont l’exposition présente d’ailleurs un portrait magnifique réalisé par Eva Besnyö, de quitter Budapest, devenue trop répressive et trop restrictive, pour Berlin. Elle a vingt ans, et cette décision va à l’encontre des souhaits de son père, qui aurait préféré Paris à la capitale allemande, pourtant considérée comme une des scènes artistiques les plus ouverte et les plus dynamique d’Europe.

Dans les premiers temps, elle travaille pour René Ahrlé, photographe publicitaire, puis pour le docteur Peter Weller, qui lui commande ses premiers photo-reportages. Les mois qu’elle passe à Berlin lui apportent assurance et professionnalisme, elle varie les sujets pour faire se succéder scènes de rues agitées ou au contraire ruelles désertes, portraits, lieux d’échanges et de commerce, se concentre sur des enfants – dont le magnifique “Garçon au violoncelle” de 1930, et surtout les travailleurs allemands, bateliers sur la Spree, charbonniers, ou encore les ouvriers de l’Alexanderplatz, alors plus grand chantier d’Europe. Bien qu’elle rentre régulièrement à Budapest durant cette période, elle considérera plus tard que les deux années passées à Berlin sont une des étapes les plus importantes de sa vie et de sa carrière, au cours desquelles son travail fut influencé de manière indélébile, et où naquirent ses premières opinions politiques.

L’arrivée des années 30 voit naître à la fois un véritable éclatement dans le domaine artistique européen, mais aussi les premières mesures racistes et persécutions à l’encontre des Juifs. D’origine juive, Eva Besnyö sent le climat devenir de moins de en moins propice pour les Juifs d’Allemagne, et décide de partir pour les Pays-Bas, quelques semaines seulement avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler, en janvier 1933.

A Amsterdam, elle est rapidement intégrée par sa belle-mère, la peintre expressionniste Charley Toorop, à un groupe d’artistes composé de peintres, de photographes, de réalisateurs parmi lesquels Joris Ivens. Sous l’influence de celle-ci, qui l’aidera considérablement à se faire un nom, Eva Besnyö expose pour la toute première fois en 1933, un an après son arrivée aux Pays-Bas, à la Kunstzaal van Lier d’Amsterdam. Le public qui visite cette exposition est enthousiaste, et tout particulièrement les architectes, qui voient à-travers cet œil novateur leurs ouvrages magnifiés. La section “Nouvelle Construction et Nouvelle Vision” revient d’ailleurs sur ce travail avec de très nombreuses prises de vues composées entre autres de résidence d’été des architectes Merkelbach & Karsten, du cinéma Cineac de Johannes Duiker, de maisons d’habitations de Gerrit Rietveld, des studios de radio AVRO, d’escaliers et de rampes…

A la veille de l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, elle milite activement contre l’organisation des Jeux Olympiques à Berlin, en 1938, et deux ans plus tard, Rotterdam est bombardée, et détruite suite au refus de reddition de son port à l’Allemagne nazie. Eva Besnyö se rend au milieu des ruines et des décombres de la ville et en fait de très nombreuses photos. Si elle reconnait avoir eu “honte” de celles-ci à l’époque, elles n’en demeurent pas moins un témoignage majeur de l’Histoire des Pays-Bas, et de l’Europe contemporaine.

Le pays occupé, les premières mesures anti-juives débutent dès juin 1940. Radiations, exclusions, traques et rafles se succèdent. Interdite d’exercer – sa carte de presse datant de 1931 est présentée dans une des premières vitrines de l’exposition, Eva Besnyö entre en clandestinité, pour n’en sortir qu’en 1944 grâce à une fausse généalogie la déclarant “aryenne” aux yeux des nazis.

La fin des années 40 et le début des années 50 seront quant à eux marqués d’événements heureux. Elle épouse en secondes noces le graphiste Wim Brusse, avec qui elle aura deux enfants, Berthus en 1945, et Iara trois ans plus tard. 1952 et 1953 seront également remarquables car elles feront l’objet de deux expositions d’envergure, au Stedelijk Museum d’Amsterdam tout d’abord, ainsi qu’au MoMA de New York pour une exposition-reportage intitulée Post-War European Photography. Parallèlement, préférant se consacrer à sa vie de famille, elle décide de mettre entre parenthèses la photographie de “terrain” pour ne plus accepter que des commandes particulières.

Toujours critique envers elle-même, elle considère que son travail pour le mouvement féministe Dolle Mina, réalisé dans les années 70, est le plus mauvais de sa carrière. Les centaines de clichés qu’elle prend alors de femmes exerçant le métier d’hommes – la musicienne Willy Goudswaard, la sculptrice Loeki Meurs, de manifestations pour le droit à l’avortement, en faveur de la pilule ou d’arrestations et d’actions diverses ont cependant joués un rôle important dans le processus d’émancipation et de libération sexuelle de la femme. Nombres de ses photographies figureront dans les journaux d’époque – dont certains exemplaires figurent dans l’exposition, appuyant slogans et revendications.

Riche de plus de 120 tirages, dont quelques tirages modernes, le Jeu de Paume propose aux visiteurs de faire découvrir les nombreuses et différentes facettes de cette artiste, encore méconnue en France. Après Lee Miller, Claude Cahun, Diane Arbus et Bérénice Abbott, l’établissement culturel poursuit donc avec Eva Besnyö son travail de mise en lumière des femmes photographes du 20ème siècle.

Eva Besnyö, 1910-2003, l’image sensible. Jeu de Paume, du 22 mai au 23 septembre 2012.

Tarifs, horaires et réservations sur le site du Jeu de Paume.

Si vous désirez aller plus loin :

– Consultez l’article Le sport européen à l’épreuve du nazisme.
– Consultez l’article Diane Arbus, au Jeu de Paume.
– Eva Besnyo : 1910-2003, l’ilmage sensible, le catalogue de l’exposition.

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