26 April 2019
Et aussi sur Cultures-J.com

« Synonymes », le troisième long-métrage du réalisateur Nadav Lapid

Après Le policier en 2012, Prix spécial du jury international au Festival du film de Locarno, et L’institutrice en 2014, le réalisateur israélien Nadav Lapid revient avec un troisième long-métrage, Synonymes, qui vient de décrocher il y a quelques semaines l’Ours d’Or lors de la Berlinale, faisant de lui le premier film israélien a remporter la plus haute distinction de ce festival.

Traumatisé par son expérience militaire sur le plateau du Golan, Yoav décide de fuir Israël et débarque à Paris, où il pense trouver un refuge. Dans un immense appartement du centre de la capitale, seul et livré à lui-même, il fait la connaissance d’un jeune couple de bourgeois, Caroline et Emile, qui vit à l’étage du dessus…

S’ennuyant dans leur vie, ils vont prendre Yoav sous leur aile, l’aidant financièrement, et faisant naître une étroite et étrange relation entre eux trois, oscillant entre amitié et séduction.

Malgré son accent, Yoav parle un français presque parfait, seule alternative après avoir définitivement refusé de parler hébreu, y compris dans le cadre de son travail en tant qu’agent de sécurité à l’Agence Juive ou à l’ambassade d’Israël. A défaut de pouvoir réécrire son histoire et ses origines, il choisit de changer de langue. Un reniement total aux allures de rédemption.

Arpentant les rues parisiennes au fil de synonymes qu’il apprends et récite par coeur, Yoav va petit à petit se rendre compte que le fantasme identitaire français qu’il était venu chercher n’est peut-être pas ce qu’il lui semblait…

A travers ses déambulations citadines, le spectateur suit Yoav, le regard fixé sur ses pas, le long des trottoirs humides et couverts de feuilles de Paris. Un choix pour Nadav Lapid, dont le style “caméra à l’épaule” met ainsi l’accent sur l’errance mentale et sociale du jeune homme plutôt que sur les images de cartes postales d’une ville fantasmée, et qui n’a plu de “Ville lumière” que le nom.

« Nous étions en équipe réduite, l’acteur, le chef opérateur, le preneur de son et moi-même. Cette intimité nous a permis de sentir réellement les choses. Je voulais que ces sentiments, ces tremblements soient ressentis aussi par le corps même de celui qui filme (…) ainsi que par le corps de la caméra ».

Nadav Lapid.

Largement autobiographique, Synonymes est inspiré de la propre vie de Nadav Lapid lorsqu’il arrive lui aussi à Paris au début des années 2000 :

« Mais un jour – c’est comme si j’avais entendu une voix surgie de nulle part, comme Jeanne D’arc ou Abraham le patriarche – j’ai compris que je devais quitter Israël. Quitter maintenant, tout de suite et pour toujours, m’arracher de ce pays, fuir, me sauver moi-même du destin israélien. Dix jours plus tard j’ai atterri à Charles de Gaulle. J’ai choisi la France à cause de mon admiration pour Napoléon, ma passion pour Zidane, et à cause d’un ou deux films de Godard que j’avais découvert deux mois auparavant. Mon français était basique, je n’avais ni papiers ni visa et je ne connaissais personne. Mais j’étais déterminé à vivre et mourir à Paris, et de ne plus jamais revenir. »

Nadav Lapid.

Yoav est Nadav. Ou Nadav est Yoav… Yoav, le prénom du petit garçon dans son précédent film, L’institutrice, ou encore les scène de bagarres, qui renvoient quant à elles au Policier, font de Synonymes une sorte de « suite », comme si chacun de ses films ne faisait partie que d’une seule et même oeuvre…

C’est à Paris que va naître la passion de Nadav Lapid pour le 7ème art, où il tente même le concours d’entrée à la Femis, l’école de cinéma, auquel il échouera malheureusement à la dernière étape. Mais à l’instar de Yoav, le rêve français qu’il était venu chercher dans la patrie de Molière ne sera finalement que de courte durée, et il retournera en Israël peu de temps après.

Si Quentin Dolmaire et Louise Chevillotte, incarnant respectivement Emile et Caroline, ont un jeu tout en justesse et des interprétations convaincantes, Tom Mercier, découvert par le réalisateur lors des auditions, crève l’écran et fait l’unanimité dans son rôle de Yoav.

« Pour moi, au-delà de toutes ses qualités et de son talent, Tom est l’acteur le plus présent et le plus sincère que j’aie jamais vu. Il n’est que vérité. Son investissement dans le film était total, et dans une certaine mesure il est passé par le même processus que moi lorsque j’étais à Paris au même âge. Il a appris le français en s’immergeant entièrement dans la langue. Il s’est installé à Paris en se coupant totalement d’Israël. Aujourd’hui un an après le tournage, il vit toujours en France. Je pense que sa grande créativité, son esprit sincère et inventif, m’ont inspiré une forme de vitalité et de liberté sur le tournage. Ça m’a permis de toucher à l’imprévu, à l’inattendu, au sauvage. J’évoluais ainsi entre mon découpage détaillé et précis, et cet imprévu total que Tom incarnait. »

Nadav Lapid.

Déjà couronné de l’Ours d’Or à Berlin et du Prix FIPRESCI de la Fédération Internationale de la Presse Cinématographique, Synonymes sort en salle en France le 27 mars.

Si vous désirez aller plus loin :

Le Policier, de Nadav Lapid. DVD. 108 minutes.
L’Institutrice, de Nadav Lapid. DVD. 120 minutes.
Le nouveau cinéma israélien, de Ariel Schweitzer, aux éditions Côté cinéma. 173 pages. 15,00€.

Partagez vos impressions

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.